Dans l'intimité d'Adrien Fouchier

 

Il est là, assis devant moi, en toute simplicité. Pas de masque, pas de stress, pas de barrière. Adrien Est tout simplement. Il se prête au jeu de l'interview avec bonne humeur et sérieux. Combinaison délicate de deux de ses valeurs qu'il incarne à merveille : exigence et lâcher-prise. Au fil des mots, il me laisse entrer dans son intimité, son parcours de vie, ses valeurs et ses aspirations. Rencontre avec un personnage atypique et attachant, un doux rêveur pragmatique.

 

 

 

Se construire dans la diversité

 

 

 

Quand je lui demande son parcours, la première image qui lui vient à l'esprit est son enfance. Une maison à la campagne, dans le sud des Deux-Sèvres, un père poitevin, toujours fourré dans les bois, une mère roumaine, « prof de maths ». Je me représente la scène. « Je me suis construit à travers deux axes, l'univers organisé de ma mère, structuré, et celui de mon père, plus poétique, basé sur le ressenti et le lien subtil à la nature ». Ces deux tendances qui peuvent paraître opposées lui ont donné des clés essentielles pour construire sa vie. Il porte en lui la rigueur, l'exigence d'un travail bien fait où l'on donne le meilleur de soi-même. D'un autre côté, il respire la souplesse d'esprit, la capacité d'adaptation, l'ouverture aux autres et une extrême sensibilité.

 

Ses parents lui laissent une grande liberté dans le choix de ses études, l'expérience de ses grands frères aidant. Il choisit d'intégrer un DUT « Tech de co » à La Rochelle et poursuit avec une licence et maîtrise à Dijon, en management des organisations dans l'éducation et la formation. Ce qui lui plaît : « être avec de l'humain ».

 

 

 

Diplômes en poche, Adrien est embauché par les Éclaireuses et Éclaireurs Unionistes de France (EEUDF) à Paris. Cette expérience se révélera fondamentale dans la construction de son rapport au monde. A travers cet emploi et son engagement bénévole dans les commissions de réflexion et d'organisation de la dite institution, il rencontre des gens avec une grande ouverture d'esprit. Il participe à des discussions constructives engageant différents points de vue, à la création d'un modèle social tolérant et cohérent, il découvre dans chaque région des pédagogies novatrices.

 

« C'est le seul endroit où j'ai eu le sentiment que je pouvais parler librement, que je ne serai pas jugé. J'ai grandi dans le protestantisme et travaillé dans le scoutisme. Ce sont deux « cases » pas toujours bien vues dans notre société. Nous sommes vite catalogués. Dans l'association des EEUDF, les féministes, les écolos, les scouts traditionalistes, les laïques et les religieux se côtoyaient et parlaient ensemble pour construire un projet de société à travers des valeurs qui me paraissaient fondamentales. Il y avait une grande tolérance que je ne trouvais pas ailleurs. Nous travaillions sur le fond, pas sur la forme. Mes meilleures amitiés se sont créées là-bas ».

 

Cette double expérience, professionnelle et bénévole, met toutefois en lumière les limites de notre société marchande. Pour Adrien, l'argent change la donne, fausse les choses. « Dans le travail bénévole, ce qui nous tient dans un projet, ce sont nos convictions, nos valeurs, notre envie de construire concrètement une vision du monde. Dès lors qu'il y a de l'argent, les personnes ne peuvent se délier des biais imposés par une rémunération. L'âme du projet est perdue ».

 

Il décide alors de rester dans le scoutisme en tant que bénévole et de déployer ses ailes professionnelles vers d'autres contrées.

 

Un beau jour, l'air frais de la campagne lui manque au cœur de la grisaille parisienne. Avec Gaëlle, sa compagne, Adrien s'installe au « pays de l'Homme ». Il est alors embauché pendant sept ans à Beauty Success où il gravit les échelons petit à petit.

 

 

Construire des repaires pour trouver sa place

 

 

 

Sa place, Adrien ne l'a pas toujours bien cernée. La double culture de ses parents, sa foi, ses questionnements pas toujours compris par son entourage lui font se sentir souvent différent des autres. « Ado, j'ai même été jusqu'à me faire des pics sur la tête pour questionner l'effet de groupe ! » Derrière ces mots à l'apparente légèreté, je ressens la profondeur de ses sentiments quant à la notion d'existence. « J'avais un profond besoin d'interroger les grands enjeux de la vie : l'amour, la vie, la mort, mais je ne trouvais personnes parmi mes camarades qui se posaient ce genre de questions. Je voyais que les gens jugeaient sur les apparences mais personne n'allaient dans le fond des choses. Au sortir de l'adolescence, j'ai longuement interrogé ma place dans la vie et par effet miroir ma propre mort. C'est à travers ces questionnements que j'ai cerné deux aspects fondamentaux pour moi. Le premier est celui de se réjouir de l'expérience même de la vie. Bonnes ou mauvaises, les expériences sont juste le signe que nous sommes vivants ! L'autre aspect est que tout disparaîtra lorsque nous mourrons, alors il me paraît nécessaire de prendre du recul. » A 19 ans, notre jeune philosophe semble avoir intégré deux clés de sagesse : jouir de l'instant présent et le non-attachement.

 

Fort de ce nouveau regard sur le monde, il plante ses racines dans ses valeurs et ses idéaux. Outre son parcours professionnel, il construit une relation amoureuse solide puis, plus tard, une famille. « Rencontrer quelqu'un, vivre la relation amoureuse me paraissait vital. Le mariage était important comme symbole d'engagement mais je n'ai jamais aimé l'idée d'une relation possessive et dépendante. La confiance en l'autre est pour moi vital dans la relation de couple ». Pour Adrien, la notion amoureuse, par essence, étant fluctuante et la mode étant plutôt à la séparation, s'engager dans le mariage aujourd'hui, est selon lui, un acte bienveillant et symbolique. « Aujourd'hui, il faut Oser la stabilité, Oser rester avec quelqu'un. Ce n'est plus la norme. Or, pour moi, l'idée de la famille va au-delà de l'amour. Je sens que je peux construire grâce à Gaëlle. Elle a sa place pour que je construise ma place et pour que je rayonne. Nous partageons des valeurs communes. Elle me fait aussi découvrir un monde très différent du mien. Elle incarne pour moi, une ouverture vers la différence. Je puise dans cette différence de la vie, du mouvement, de l'échange. Nous ne sommes pas un exemple de l'expression « qui se ressemblent s'assemblent » mais plutôt « les opposés s'attirent ». De toute façon, je n'aurais pas aimé construire une famille qui devienne un cercle fermé ». A ma question : « Pour toi, les enfants qu'est-ce que ça représente ? » Adrien me répond avec un large sourire : « Les enfants c'est rigolo ! » Je vois s'éclairer en lui son âme d'enfant. « Ils nous connectent à la joie de vivre et nous permettent de revoir l'enfance tout en nous rappelant le cycle de la vie. On comprend que nous sommes prévus pour mourir, un passage de relais. En devenant père, j'ai compris ce qu'avait pu ressentir mon père et je me suis rapproché de ce qu'avait pu vivre mon grand-père. Les enfants nous permettent de vivre tous les rôles d'une famille. »

 

En écoutant derrière les mots de mon interviewé, j'ai l'impression que pour lui, il s'agit plus de construire sa place que de la trouver. Adrien me donne l'impression d'une personne profondément ancrée dans ses valeurs d'amour, d'éducation populaire, de défense des minorités, et en même temps en perpétuelle reconstruction intérieure au grès des rencontres qu'il fait sur son chemin. « Je construis ma place en lien avec mon environnement, c'est lui qui me définit en partie. En fait, ma place est partout et je me sens partout à ma place ». En creusant un peu, une condition émerge de cette illusion d'absolue. « En fait, je me sens à ma place à partir du moment où je peux construire intérieurement et/ou extérieurement. Dans mon idéal, j'aurais aimé avoir une vie épurée, sans trop de matériel, mais la vie m'a poussé à faire des concessions pour vivre d'autres richesses à travers l'expérience humaine et le partage ».

 

Construire sa place c'est aussi trouver un lieu pour s'implanter, se faire des racines et s'élever. « Pour moi, avoir un projet d'environnement commun est essentiel pour structurer la famille. Le lieu, la maison sont essentiels». C'est aussi une condition sine qua non pour accomplir un autre idéal construit dans l'enfance, sur les terres maternelles.

 

 

 

Ma chère Roumanie...

 

 

 

L'histoire d'Adrien et de ce pays pourrait commencer comme ça, tant il y a de l'amour pour cette terre, ses gens et sa culture. Ses parents étaient tous deux danseurs de danses traditionnelles. Ils se sont rencontrés lors de festivals où les scottish, hora, valses, sirba et autres marchoises, rapprochaient les corps et les cœurs. « Il y a en France un esprit de ce style-là : Les Français vivent en France et les étrangers dans l'étrange. Moi, j'aime bien l'étrange. Même si ce n'est pas toujours réciproque, les Roumains aiment les Français ». Adrien m'explique la Roumanie, sa Roumanie. Celle qui le fait vibrer avec son regard d'enfant : « Quand j'étais enfant, nous allions là-bas en vacances, dans la famille de ma mère. J'y ai découvert l'auto-suffisance et la solidarité. Ce modèle social me plaît énormément. Dans un pays pauvre, tu n'as pas le choix, si tu as besoin de quelque chose et que tu ne peux pas te l'acheter, tu dois demander à ton voisin. Tu apprends les règles de communication et de gentillesse, tu as besoin de l'autre. Encore une fois, l'argent gâche cela et nous rend individualiste. Tu vas travailler et gagner de l'argent pour t'acheter quelque chose ou les services de quelqu'un qui te permettent de fonctionner. Alors que tu pourrais directement faire par toi-même ou troquer... L'argent rend dépendant du système. Tu deviens dépendant du système bancaire plutôt que de la solidarité et de la nature. Si tu ne peux pas t'acheter d'eau en bouteille plastique, tu vas boire à la rivière, alors tu as besoin que l'eau soit pure et donc tu fais tout pour préserver ce bien précieux. Le besoin est à la base du respect ». Je nous vois peuple moderne plus respectueux de l'argent que du monde vivant. Pourtant la Roumanie de son enfance suit le chemin tout tracé de la modernité. « Bien sûr, je n'ai pas envie que la Roumanie reste pauvre. Je constate juste que si notre modèle lui fait perdre ses belles valeurs c'est que ce n'est pas un bon modèle ».

 

De cette double culture, Adrien en ressort un goût pour la différence. Cette richesse incroyable de la diversité des lieux, des cultures, des histoires, des êtres. Dans le poste qu'il occupe actuellement, à la Maison Familiale Rurale de Nontron, en charge de la formation pour adultes, il rencontre des personnes de pays divers et variés. « Les locaux se retrouvent en formation avec des gens de tous horizons. En ce moment j'ai dans mon groupe une Colombienne et une Syrienne. J'aime mettre les gens dans un même lieu, avec leurs différences et parfois leurs préjugés. Finalement, tout se passe toujours bien. Ceux qui veulent la guerre, de toute façon, ils n'arrivent pas à rester dans la pièce. Je ne suis pas frontal, j'ai du mal avec le concept de lutte. Dans la lutte il faut un ennemi, moi je n'ai pas d'ennemi. Pourtant j'attaque, je me positionne. Mais je n'attaque pas les gens, j'attaque l'ignorance et le jugement, en douceur et souvent par l'humour ».

 

 

 

Au cœur du cœur

 

 

 

Au cœur du cœur d'Adrien, il y a son chemin spirituel. Pour lui, « c'est le premier filtre à avoir pour avancer dans la vie, pour faire la suite. Beaucoup vivent sans ce filtre. Il y a quelque chose qu'ils n'ont pas découvert ».

 

 

 

« Qu'est-ce que c'est pour toi, la spiritualité ?

 

 

 

C'est vivre en accord avec soi-même. C'est mettre un espace de plaisir, de liberté, de rêve dans un monde organisé et rationnel. La spiritualité c'est se relier au souffle, à l'air qui anime le vivant. Pour les Protestants, le Saint Esprit est en tout le monde. Moi, là où je me sens le plus relié, c'est quand je suis au milieu d'un champ et que le vent caresse mon visage. Il est là [le vent ?], tu ne le vois pas mais il t'apaise et ça te construit ».

 

 

 

Pour Adrien, la spiritualité ne doit pas être dogmatique, mécanique, elle se vit à chaque instant.

 

Il m'explique sa pratique de la prière qui ne fait plus vraiment parti de son quotidien, même si il l'aimerait. Il y voit un moment de recentrage sur soi où l'on enlève les parasites intérieurs qui nous empêchent de nous concentrer. Un moment où l'on ne se met plus au centre mais où on utilise notre attention et notre ressenti pour se relier au global et tacher d'y voir le positif, d'y trouver le sens, l'amour. « La prière n'est pas faite pour s'apitoyer, j'ai beaucoup de mal avec ça !  Elle est faite pour mettre un regard positif sur le monde. Face à l'horreur, du drame syrien par exemple, je cherche à pacifier mon regard. C'est très facile d'être en guerre, d'être un guerrier. Trop facile. Je tente de réfléchir à une échelle qui n'a plus de temps. La mort est un élément hors du temps, elle reste une étape de l'existence. »

 

Ces mots résonnent profondément en moi mais je me rends bien compte que je n'ai pas encore atteint ce degré de détachement face à la mort. Il m'éclaire sur sa pensée : « Si tu ne disparais pas, tu n'offres pas la possibilité aux autres de créer sur ce que tu as apporté ». Je trouve sa phrase magnifique et elle m'apaise incroyablement sur l'idée de mourir. « La mort est dans l'oubli et la musique entretient le souvenir ».

 

 

 

D'une autre musique il s'agit quand ce jeune trentenaire aux cheveux grisonnant de tant de sagesse sort son accordéon. Ce partenaire qui l'accompagne depuis ses vingt-cinq ans, quand une année de chômage lui souffle l'envie d'apprendre deux choses : le serbo-croate et le diatonique. Clin d’œil à ses jeunes années de joueur d'orgue, il laisse glisser ses doigts sur des mélodies d'ici et d'ailleurs. Il laisse le souffle l'animer, mettre en note ce qui vit dans son cœur et dans son âme. Instrument vagabond, populaire, à l'image de son propriétaire. L'accordéon résonne dans ce petit bureau d'une MFR de campagne, en compagnie de quelques marguerites...

 

 

 

 

 

Les conseils d'Adrien ...

 

 

 

Cartésien

 

Pour qu'un projet collectif fonctionne il faut se concentrer en priorité sur l'état d'esprit. C'est cet aspect qui est la structure du projet, pas les gens. Il regroupe les valeurs, les ambitions mais aussi les moyens et l'histoire, les origines du projet. Il faut aussi développer le respect et la valeur travail. Le respect c'est faire l'effort de comprendre véritablement l'autre, chercher pourquoi il pense comme ça. C'est une véritable ouverture d'esprit. Le travail c'est l'effort, l'engagement à aller au-delà des difficultés. Il faut accepter d'aller au-delà de sa zone de confort. Ça demande de la rigueur, de l'implication pour surtout passer à l'acte et ne pas rester dans les idées.

 

 

 

 

 

Spirituel

 

Apprends à écouter les larmes du vent dans tes yeux. Aspire le monde et souffle la vie.

 

 

 

Littéraire

 

La parte de l'autre, d'Eric-Emmanuel Schmitt.