Dans l'intimité de Cathy et Phil

 

Quand ils sont revenus, ils avaient des étoiles dans les yeux, un sourire éternel. Ils nageaient dans une sorte d'entre-deux, un monde parallèle au milieu des passants. Il émanait de ces deux amoureux, un « quelque chose » de différent, de « pas d'ici ». Je ne sais pas si les gens qui ne les connaissaient pas pouvaient s'en apercevoir. Moi qui les connaissais, ça m'a sauté aux yeux. Croisés au marché hebdomadaire, ils me sont apparus comme deux voyageurs entre deux mondes, un peu flottants, vaporeux. Dans leurs yeux se lisait une joie juvénile et un doux parfum d'Orient.

La première fois

2016, premier voyage en Inde. Durée : 15 jours.

 

Un vieux rêve pour tous les deux. Phil avait depuis longtemps envie de visiter un pays totalement différent de la culture occidentale. Et puis, il y a quelques années de ça, dans une ancienne vie, il avait travaillé avec des Indiens avec qui il avait tout de suite accroché. Leur culture, leur façon d'être, lui avaient donné envie de découvrir leur pays. Cathy, elle, a toujours été attirée par les couleurs de l'Inde. C'est donc pour leur lune de miel, qu'ils décident de vivre cette aventure.

 « J 'ai adoré ! commence Phil, je n'avais pas d'attente particulière, de « préconcept » sur le pays ou sur les gens ».

 Ils partent en voyage organisé dans la région du Rajasthan. Ils voyagent avec un groupe occidental et visitent beaucoup de monuments incontournables.

« C'était bien, pour une première fois d'être en voyage organisé. L'Inde est bouleversante. Nous étions guidés mais tout était très occidentalisé, comme les repas par exemple. Durant ce voyage, nous avons eu une journée libre. Nous en avons profité pour nous aventurer en dehors des sentiers battus par les touristes. Nous avons rencontré les gens dans la rue, nous avons parlé simplement. Nous avons été touchés par leur gentillesse, leur spontanéité, leurs sourires. Ils souriaient alors qu'ils n'avaient rien. En Inde, il y a de la misère mais ce n'est pas misérable. Cette première expérience m'a donné envie de revenir et de faire les choses à notre sauce en « Bed & Breakfast ».

« Voyager en groupe n'était pas fait pour moi. Je me suis mise dans ma bulle pour pouvoir profiter de ce voyage, sinon je n'aurais fait que subir. Je garde tout de même un souvenir incroyable du Taj Mahal, cet édifice construit en l'honneur de l'amour d'un homme pour une femme. Quand nous franchissons le portail rouge et que nous arrivons devant ce monument, c'est grandiose ! Tout comme Phil, les Indiens m'ont beaucoup touchés également. »

Cathy me montre un ensemble de photos accrochées au mur de leur salon : « c'est ça qui nous a touché ». Des regards, des sourires, des mains, des scènes de vie prises en photo.

 

Ce premier voyage au pays des âmes colorées aura laissé un goût mitigé dans la bouche de nos deux jeunes mariés mais l'envie certaine de savourer à nouveau le parfum de l'Inde, celui qu'il n'ont pas pu gouter. L'appel est fort, il vient du cœur : rencontrer les Indiens, vivre comme eux, gouter, sentir, toucher l'âme de leur pays.

 

Deuxième voyage, carnet de route.

2019. Durée : 3 mois.

 Arrivée à Goa.

 Plages de sable blanc, mer chaude et turquoise. Bord de mer magnifique. 28°C.

« Le cadre était paradisiaque. Nous avions choisi un partie de Goa qui n'est pas touristique, loin des boites de nuit et de l'agitation. Nous avons adoré ! Nous y sommes resté une semaine, le temps d’atterrir, puis nous sommes partis à Hampi. »

 

Hampi.

Calme et serein. Juste être là.

Une famille qui pique-niquait à côté d'eux est venu leur offrir un Tchai et discuter tout simplement.

« Joie du partage que nous étions venu chercher. »

 

Bangalore.

La ville. Le bruit. Les Klaxonnes. Deux étrangers, spectateurs.

« Je préférais le calme mais c'était intéressant de voir la ville. J'étais présent à ce qui se passait, à ce que l'Inde nous offrait. »

 

Fort Kochi.

La mer, une autre mer, celle des pêcheurs et de leurs filets. Les carrelets se dressent dans le ciel, silhouettes frêles. L'odeur du poisson frais. Les viscères laissés là, après le marché. L'odeur du poisson mort, se putréfiant au soleil. L'odeur saisit les narines, se saisit du corps, dégoût, nausées. La chaleur, 30°C. L'odeur, la chaleur. Carte postale sensorielle. Pas vous ?

« A fort Kochi, il y avait beaucoup de racolage touristique. Nous avons loué un touc-touc pour trois jours, ce qui nous a permi de découvrir des bouis-bouis indiens bien typiques ! »

 

Alleppey.

Les yeux du couple s'allument, s'humidifient presque. En cœur : « C'est notre meilleure expérience ! ».

Deux semaines à Alleppey, le temps de tisser des liens solides et profonds avec leurs hôtes.

« Ils ont été extraordinaires. Dès le premier jour, on s'est sentis comme dans notre famille. Ils ont aménagé leur temps en fonction de nous. Ils ont organisés la cure ayurvédique de Phil, ils ont fait le lien avec le médecin, cuisiné selon ses recommandations. Ils m'ont amené voir des spectacles de Kata Kali que j'ai adoré, vrai coup de cœur artistique. Ils ont organisé un pique-nique familial sur une île inhabitée. Leurs deux filles Liona et Siona étaient adorables. Nous avons créé des liens extrêmement forts. Il y avait beaucoup d'amour. »

« Quand nous sommes partis, ils nous ont conduit jusqu'au bateau que nous devions prendre pour s'assurer que nous étions bien. Puis, ils ont suivi le bateau en scooter. Cathy était en larme. Ils nous ont beaucoup touchés ! Grâce à eux, nous avons appris beaucoup de choses sur l'Inde, sur sa culture. »

D'alleppey, ils ne me racontent rien d'autre. Je n'ai aucun idée des paysages, de l'ambiance, du calme ou de l'agitation. Tous leurs souvenirs sont tournés vers cette famille indienne. Je souris devant tant de beauté et de tendres pensées. Que l'humanité est belle quand elle s'aime !

 

Munroe Island.

Ils devaient se rendre à Kollan mais n'ont pas trouvé de B&B. La vie les a conduis à Munroe Island. Chance ? destin ? Il ne fallait pas moins que cet endroit paisible pour se remettre des émotions de la séparation. Carte postale : vie comme il y a cinquante ans. Peu de véhicules à moteurs. Calme. Les Backwaters rythment la journée. Lever du soleil, magie d'un nouveau départ. Sentiment d'éternité. Eau de coco, fibre de coco, pulpe de coco, noix de coco, coco, coco, coco...

Cathy et Phil sont à la moitié de leur voyage. Un mois et demi de découvertes. Leur voyage, qu'ils ont planifié de France se déroule comme prévu.

Je leur demande : « Est-ce que vous n'avez pas regretté d'avoir tout planifié avant de partir ? Les lieux, les durées du séjour … ?

_ Non, pas du tout. C'était rassurant pour Phil et si nous n'avions pas planifié, nous serions resté à Alleppey, euh... non, nous serions restés à Hampi... ou carrément à Goa. Nous étions bien là-bas, nous n'aurions pas bougé ! Ça nous a mis en mouvement et que de belles rencontres ! Ça nous a permis aussi de pousser certaines expériences désagréables, de voir ce qu'il y avait derrière et puis, c'est difficile de trouver de bons logements au dernier moment. »

_ Et toi Phil, à ce moment du voyage, commet tu te sens ?

_ Bien, encore content d'être là-bas. Chaque jour est une merveille, l'envie de continuer. »

 

Alors allons-y ?

 

Maduray.

Chaleur. Une ville sans trop d'intérêt. Un beau temple, un petit quartier sympa... Rien à dire.

« Mais vous y êtes restés sept jours quand même ?!

_ Oui... nous avons fait un peu de tourisme, le musée de Ghandi par exemple, ou le quartier des tailleurs. Mais humainement rien de spécial. »

Ah, nous y voilà, nos deux voyageurs sont en manque de rencontres ! Pour eux, les belles architectures ne rivalisent pas avec les sourires et les mots échangés.

 

Chennay.

Cathy s'empresse : « Passons, rien à dire sur Chennay ! »

Je sens le point noir, je creuse, Phil commence :  « ça a été le pire moment de notre voyage ! Le point négatif. Nous avions prévu d'y rester neuf jours ? Ça a été neuf longs, très longs jours. Nous nous sommes carrément posé la question de rentrer en France. »

Je lis dans leurs yeux, dans l'expression de leurs corps, l'expérience inconfortable que ça a été.

Phil invite Cathy à me raconter : « On a vu le pire de l'Inde selon moi. On a été arnaqués, le quartier où on logeait était proche de la destruction, les plages servaient de toilettes aux mendiants, vous imaginez l'odeur. Nous avons vu la misère sous toutes ses coutures. Un jour, j'ai vu une tête de dauphin échouée là, sur la plage. Je me sentais au milieu de l'apocalypse, la misère humaine, la saleté, la pollution, les odeurs nauséabondes. J'ai perdu confiance en AirB&B. Je me suis interrogée sur la suite de notre voyage. Plein de peurs sont remontées. »

 

Et vous êtes restés ?

Phil : « Je me rappelle très bien de la discussion que nous avons eu avec Cathy. Nous avons fait le point sur ce que nous ressentions, sur nos besoins, nos émotions, nos envies. Malgré tout ce qui était difficile, nous avons trouvé les ressources en nous pour continuer, pour honorer notre voyage en se rendant à Varanasi. »

 

Je les remercie pour se témoignage. Visiter le chaos pour voir éclore en nous des ressources intérieures incroyables ! Merci l'Inde.

 

Delhi.

Quartier calme. Marché formidable. Retrouver des repères. Reprendre confiance. Détendre le corps et l'esprit. Visite d'un temple Sikhs où trente mille repas par jour étaient distribués gratuitement, quelque soit la religion ou la couleur de peau. Belle leçon d'humilité.

Varanasi.

Celle qui a décidé Cathy à dépasser l'expérience de Chennay, à ne pas rentrer en France. La capitale spirituelle de l'Inde. Ses rites funéraires, crémations 24h/24, l'odeur des encens, ses marches plongeant dans le fleuve sacré.

« Il y a un avant Varanasi et un après. Nous aurions pu y rester vivre. Quand tu arrives face au Taj Mahal, tu prends une grande claque par ce bâtiment qui s'impose à toi et par sa symbolique. Quand tu arrives en haut des Ghats1 qui plongent dans le Gange, tu n'as pas de mots. »

Cathy me raconte ses longues heures assise là-bas, à regarder la vie qui se déroule. Je me laisse conduire dans ce souvenir tellement présent mais impénétrable. Je la sens rejoindre ce monde, s'y fondre. Je sens son âme s'apaiser, se reposer dans un espace-temps éternel.

« Notre hôte a toujours vécu dans cette ville. Tous les après-midis, à 16h30, il se rend au bord du Gange pour s'asseoir et regarder. Il ne s'en est jamais lassé. Toute une vie pour faire ça, chaque jour, c'est qu'il y a quelque chose de spécial. Il savait sa chance ! »

 Un vieux Sâdhu danse sur un pied. Il rie. Il rie, il danse sur un pied. Il ne fait que ça. Il est rempli de bonheur et les gens qui le regardent, se remplissent à leur tour. Il est comme un distributeur de joie, il offre. Il rie, il danse, il aime et il offre. Et les gens le reçoivent.

Carnet de voyage intérieure.

L'Inde, soit tu l'aimes, soit tu la détestes. Elle te remue les tripes, le cœur, la tête. Elle s'offre à toi, dans toute sa force et sa douceur, dans ses extrêmes, dans sa grandeur d'âme. Être prêt... Peut-on être prêts ? Doit-on être prêts ?

« Quand mon premier mari est décédé, j'ai voulu aller en Inde. Un ami qui avait travaillé pour le dispensaire de mère Térésa, m'a dit que ce n'était pas le moment. Il avait raison, je n'aurais pas pu gérer à ce moment-là. Moi, je suis plus sanguine que Phil, plus émotive aussi. J'ai vécu intensément les bons comme les mauvais côtés de l'Inde. Phil, lui, c'est déjà un petit bouddha, il est moins secoué par les choses, il les vit très simplement. »

« Je n'avais pas d'attentes avant d'y aller. J'ai pris les choses comme elles venaient et j'étais aussi content de rentrer. Je suis moins « spirituel » que Cathy. J'aime rencontrer des gens, « vivre » un pays mais je vis les choses moins intensément qu'elle. »

Je sens leur complémentarité, leur complicité aussi. Il dégage de leur relation un profond respect pour ce que chacun vit intérieurement.

Si tout leur voyage restera gravé dans leurs têtes et dans leurs cœurs, je sens qu'Alleppey et Varanasi leur auront offert plus qu'un voyage. Se relier à l'humanité dans sa diversité à travers la rencontre de cette famille indienne et puis, se relier à notre propre humanité, à l'intérieure de soi, dans la rencontre avec l'âme d'une ville et d'un fleuve.

« Varanasi, ce sont ces marches, le Gange, ce sâdhu qui dansait, mais aussi une joyeuse bande de petits coréens qui ont fêté Holi pendant 24 h sans s'arrêter. 24H de joie. Oui, c'est ça, c'est la joie qui m'a frappé à Varanasi, pourtant c'est l'endroit où l'on vient mourir. J'ai laissé une partie de moi là-bas. Cette ville m'attendait. Je me suis sentie à la maison. Je n'avais pas envie d'en sortir. J'ai laissé là-bas de l'amour, de la plénitude, le respect du vivant dans des petites choses. »

Elle me raconte ces chiens errants que l'on nourrit, ce respect des cultes de chacun, ces enfants de six ans qui promènent leurs frères ou sœurs bébés. Cette confiance que les indiens ont dans la vie.

« D'Inde, nous avons ramené des beedies, des épices mais j'ai aussi ramené une profonde incompréhension face à certaines incohérences de notre société occidentale. »

Phil regarde Cathy avec beaucoup d'amour, sans jugement. « Moi, je ne me sens pas changé par ce voyage. Je suis le même qu'avant de partir. J'accepte les choses comme elles sont. Par contre j'ai très envie d'y retourner, de prendre plus de temps dans les endroits que nous avons apprécié. Là-bas, j'ai aimé la vie, la chaleur et la liberté ! »

Je les regarde dans leurs différences. Dans ce respect mutuel qu'ils se portent l'un l'autre. Ça ne m'étonne pas que l'Inde les ait appelés. Ça ne m'étonne pas qu'ils s'y sentent chez eux.

Je referme leur carnet de voyage. Nous partageons encore quelques respirations en silence. Nous parlons des projets à venir et de l'instant présent. Je plonge dans mes propres aspirations, celles de rencontrer un jour ce pays. Je sens dans le récit de Cathy un profond miroir de ce que pourrait être cette rencontre. Je ferme le portail de leur B&B Chez Cathy et Phil avec le sentiment profond que l'Inde est une mère qui appelle ses enfants.

 

Namasté !

Les conseils de Phil et Cathy

 

« Quand on part en Inde, il faut tout abandonner, s'adapter, changer ses repères car on perd les nôtres. On est démunis, il ne faut pas hésiter à demander des conseils. En voyageant chez l'habitant, on construit plus vite de nouveaux repères. »

 

« J'aime cette phrase des Jaïns sur la façon d'aborder l'Inde et la vie en générale : vivre et laisser vivre. »

 

« Il y a un dicton qui dit : Quand tu arrives en Inde, si tu as de la patience, tu la perds, si tu n'en as pas, tu apprends à en avoir ! »

 

« Si j'avais un conseil à donner, ce serait plus matériel, plus pratique ! Ne paye jamais le prix que l'on te demande (sauf si les prix sont affichés) ! Il faut marchander tout en respectant le fait qu'entant qu'occidental, c'est normal que nous payions plus cher. Il faut trouver l'équilibre entre un juste prix et le fait que nous avons souvent plus de moyens qu'eux. Il faut aussi essayer de sentir l'âme du vendeur. Est-ce qu'il est sincère ou est-ce que c'est une arnaque. Nous nous sommes vu donner un bon pourboire à un jeune conducteur de touc-touc que nous avions beaucoup apprécié. »

 

 

1Grandes marches.